Francis Pizzorno : de la collecte au tri et à l'enfouissement des déchets, son entreprise est incontournable dans le Var. : Photo doc. R. G. La bataille des déchets qui se joue entre deux groupes - Pizzorno et Sita Sud - a fait une première victime : la municipalité de Cabasse. Cette commune proche du Luc devait accueillir un centre d'enfouissement des ordures ménagères. Elle vient de jeter l'éponge et risque de perdre, du même coup, les 340 000 euros annuels que rapporte une décharge aux finances communales. Une manne financière énorme pour un village de 1 650 habitants.
« Écoeuré », sous pression depuis des mois, le maire de Cabasse, Régis Dufresnes, a en effet stoppé la révision de son plan d'occupation des sols. Sans ce document, le projet de construction de la décharge au quartier des Billettes, porté par Sita Sud, risque de ne jamais voir le jour (lire ci-dessous). « J'en ai marre. J'arrête tout », lance M. Dufresne, qui s'est senti « lâché » par la communauté de communes Coeur de Var. Et par le conseil général, dont une étude avait pourtant envisagé un centre de traitement des déchets à Cabasse.
La place pour deux
Jérôme Martin se dit, lui, très surpris par la tournure que prennent les événements. Directeur du développement chez Sita Sud (groupe Suez), il est presque devenu Cabassois à force de suivre ce dossier pas à pas depuis des mois, jusqu'à cette enquête publique sous haute tension s'achevant aujourd'hui.
En lançant le projet des Billettes, l'entreprise espérait - et espère toujours - écorner le monopole qu'exerce Pizzorno environnement sur le département. Les trois centres d'enfouissement du Var sont en effet tenus par ce groupe dracénois.
Ce règne sans partage « est étonnant. C'est une situation unique en France. Étonnant aussi qu'un seul groupe puisse bloquer les déchets d'un département », glisse Jérôme Martin, en faisant allusion au conflit de Balançan, cette fameuse décharge à 10 km de là. Qui, d'une perspective de fermeture à l'autre, a finalement obtenu de l'Etat onze ans de prolongation (1). Il en faut plus cependant pour ruiner les espoirs de Sita. « Il y a de la place pour deux sites », soutient M. Martin.
Son groupe, qui se positionne comme « un acteur majeur dans l'arc méditerranéen » en matière de traitement des déchets avec sa filière Sita Sud, ne fait pas mystère de ses ambitions. « Les déchets ménagers sont un enjeu véritable dans ce département avec une population en augmentation constante et un tourisme important », détaille-t-il. Les métiers de l'environnement brassent beaucoup d'argent. Et rapportent bien. De 60 à 80 euros la tonne pour la mise en décharge, voire plus, en moyenne.
Règles du jeu inchangées
Balançan, même dans la fourchette basse des prix, représente un juteux marché, avec 10 millions d'euros de chiffre d'affaires. De quoi aiguiser les appétits. Sita Sud n'est pas le seul à sentir le vent des bonnes affaires et à roder dans le Var. De puissants groupes étudient des pistes, comme Veolia à Mazaugues.
« Aujourd'hui, il faut des professionnels, car il y a derrière les déchets tout le travail de valorisation, plaide Jérôme Martin. Les marchés sont internationaux. Bref, est nécessaire une logique globale que ne peut avoir un groupe varo-varois. »
Bien campé sur ses terres, le groupe en question n'est pas prêt à partager le gâteau. « Je ne vois pas la raison d'être du projet de Cabasse, lance Lionel Patrier, directeur du développement chez Pizzorno environnement. Pour l'instant, un autre site n'est pas d'actualité dans le plan départemental des déchets. » Bien sûr que Balançan, « centre historique de l'entreprise, assure l'avenir du groupe », concède-t-il.
Mais pas question de monopole : « On n'abuse pas de la situation », jure-t-il, en citant les tarifs raisonnables de son groupe, « alors que Sita, ailleurs en France, est beaucoup plus cher ». Si vraiment nouvelle décharge il y a, Pizzorno en sera. « On fait des recherches nous aussi, les terrains sont difficiles à dénicher, avoue M. Patrier. Et tout ça ne se gère pas dans la précipitation. Onze ans ne seront pas de trop pour trouver des solutions. »
Autrement dit, Pizzorno y est, il y reste ; partout. « Tant que les règles du jeu sont inchangées. » Et les tentatives d'incursion le laissent de marbre. Suez, de son côté, ne lâchera pas le morceau, bien décidé à aller « jusqu'au plus haut niveau » pour défendre son dossier.
La guerre économique des déchets ménagers, ces montagnes d'ordures qui peuvent se transformer en or, a encore de beaux jours devant elle.
1. Nos éditions des 16,17 et 18 juin.